Lettre ouverte à ma formatrice d’IUFM (Institut Universitaire de Formation des Maîtres)

Août 2005

Chère Patricia,

    Je saisis l’occasion que nous donne dans ce beau pays la sainte liberté de la presse de s’exprimer librement pour me décharger enfin de tout ce qui m’a très officiellement été interdit de dire tout au long de cette année pré-post scolaire pompeusement appelée « l’année de formation » pour les professeurs néophytes.
    Mais d’abord, je ne me montrerai pas ingrate, car je ne puis pas dire que je n’ai rien appris durant cette année : il est vrai que j’ai fini, à force de répétitions, par percer les finesses de « l’optimisation des listings pédagogico-didacticiels du paralangage métacognitif et apoplectique en vue d’une séquence en pédagogie différenciée transdisciplinaire devant un groupe-classe » - les écoles de commerce n’ont qu’à bien se tenir ! Cependant, j’avoue que, sans la lecture clandestine de quelques auteurs, il faut le dire, bien moins savants, mais sans doute plus littéraires j’eusse aisément perdu mon latin. Mais peut-être cela m’est-il propre, et probablement l’IUFM manque-t-elle, elle aussi, de « parcours diversifiés » (tout autant, visiblement, que de « contrat d’excellence »…).
    En revanche, ce que je n’ai définitivement pu comprendre, c’est ce qui, selon toi, devait nous rendre si odieux tout ce que nos yeux, inutiles instruments des observateurs vulgaires, tout ce que notre expérience, récente, comme élève, enfin tout ce que le bon sens même semblait nous dire des difficultés rencontrées par notre métier : surabondance des média dans le quotidien de nos élèves, valorisés cependant par les programmes scolaires, comme afin de s’assurer que l’école ne dépayse pas trop par rapport à le rue (et l’on conçoit dès lors que les élèves ne comprennent plus l’intérêt de s’y rendre) ; perte du goût de l’effort, valeur peu cultivée par l’éducation nationale ; perte des repères due à la perte de l’autorité (entendue dans tous les sens du terme, et d’abord dans celui de l’auctoritas intellectuelle)…
    Or, loin d’être assez mesquine, malgré mes préventions contre l’IUFM, pour penser que nous venions recevoir de l’institution une parole révélée, loin de concevoir que l’on pût aborder sans ouvrir le débat les sujets les plus controversés actuellement sur la question de l’éducation, je ne soupçonnais pas encore dans quelle colère ces quelques remarques devaient te plonger, ni quelle farouche hostilité elles devaient me valoir ensuite. Et comment, en effet, aurais-je pu supposer que ces vieilles idées sur notre rôle de transmission de l’héritage, d’éducation à une certaine discipline de l’esprit, que tout ce qui m’avait poussée vers ce métier et qui faisait ma fierté depuis que je l’exerçais, que tout cela était non seulement « dépassé », mais encore indésirable au sein même de l’école, comme le souvenir douloureux d’un âge d’or du système éducatif que l’on est obligé de haïr faute de pouvoir encore y atteindre?
    Et même à supposer qu’il faille effectivement sanctifier du nom de « culture » tout ce que le hasard des rencontres, tout ce que les média, tout ce que la futilité versatile de l’adolescence a pu provisoirement jeter dans l’esprit de nos élèves ; à supposer encore que cette culture soit « a priori » respectable (mais que reste-t-il de la notion de respect si celui-ci tient du préjugé et échappe à tout critère ?), et qu’elle doive servir de « base » à l’enseignement des Lettres (ce qui revient à partir du rap et des séries américaines pour, très progressivement, parvenir à de la littérature « jeunesse ») ; à supposer enfin que l’on accuse la fameuse « massification scolaire » des années 70 de la vertigineuse baisse du niveau observée depuis plus de vingt ans (mais quel manque d’ambition de l’institution et quel profond mépris de la « masse » !), était-il pour autant criminel, était-il malvenu, dans ce qui était pourtant présenté comme un « échange » d’idées, était-il « impoli » (sic !) qu’un son de cloche différent vînt tout simplement rappeler que le rôle de l’école, comme vient de nous le souligner M. Philippe Meirieu lui-même, était précisément de permettre à cette « masse » populaire, c’est-à-dire à nos concitoyens les plus dépourvus de chance d’y accéder par ailleurs, de s’approprier ce qui fait notre identité commune, qui est la source de notre système de pensée et de valeurs, c’est-à-dire la culture, dans son vrai sens, la littérature, l’histoire des idées et de l’art ?
    Mais on peut, à l’IUFM, passer pour un dangereux révolutionnaire en véhiculant des idées séculaires ; et parler d’un enseignement de l’excellence, d’un programme qui privilégie la connaissance plutôt que la pédagogie, et le contenu plutôt que la forme, en somme, de ce qu’on pourrait appeler un « élitisme pour tous », c’est déjà faire acte de dissidence : on ne bouscule pas impunément les certitudes de gens payés pour les avoir. Invoquez là-dessus votre expérience personnelle en toute sincérité comme illustration de vos propos, dites que vous êtes vous-même fille de rien, élevée entièrement avec les allocations familiales, et modestement arrivée là pour avoir bénéficié jadis d’un tel enseignement en classe européenne, et vous vous apercevrez vite que là où vous croyez apporter un nouvel élément à la réflexion, vous apportez la disharmonie, la gêne ; que le récit d’une expérience contraire aux schémas pré-établis par l’IUFM n’est pas regardé comme une preuve de la multiplicité des interprétations de la dégradation de l’école, car elle ne serait dès lors plus le seul fait d’une dégradation du paysage social, mais comme une impiété d’une extrême impudence, dont il faut punir les auteurs en mémoire des Saints Bourdieu et Freinet. L’exception à la fatale règle du déterminisme social ne fait pas la fierté de l’éducation nationale, qui alors ne peut plus se reposer sur le politique, mais son discrédit ; elle n’est pas sa réussite, le but à atteindre, mais son ennemi.
    Bien sûr, à chaque croisade ses horreurs et ses formes de grandeur, et s’il est vrai qu’on ne peut reprocher à bien des illuminés des IUFM d’être des Tartuffes, il n’en sont pas moins de dangereux prédicateurs, prêts à abattre les stagiaires récalcitrants pour délit d’opinion. Enfin, si l’exercice du doute est bien, comme dit l’autre, celui même de la pensée, nul doute que la pensée ne fait pas école sur les bancs de l’Institut Universitaire de Formatage des Maîtres.

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12 commentaires »

Commentaire par Tchao dominique S
2005-09-07 14:59:25

Bravo chère Delphine! Je suis moi-même prof de lettres,enseignant de la 6e à la terminale depuis 26 ans et j’ai vu la dégradation,l’écroulement même de l’éducation nationale.Tous ces tartuffes,ces planqués de L’E.N,qui prétendent nous expliquer comment enseigner,n’ont qu’une crainte:aller enseigner eux-mêmes.C’est pour cela qu’ils ont fait des pieds et des mains pour faire tout sauf se retrouver devant une classe et corriger des copies.Bizarre,non?
Courage,tiens bon,nous sommes en réalité très nombreux à penser comme toi.

 
Commentaire par Delphine
2005-09-07 17:48:40

Je te remercie, Dominique.
Je suis malheureusement assez prise par la rentrée et un déménagement, et n’ai pas accès à internet.
Je répondrai plus longuement par la suite, et modifierai quelque peu ce texte.

 
Commentaire par Robert J.
2005-09-08 19:26:47

Oui, déjà les CPR étaient des horreurs, machines à magouille et à promotions malhonnêtes (je connais un “professeur de psychopédagogie” à l’université de Reims, qui est passé du statut d’instituteur spécialisé à “prof de fac” ( CPR en fait ) simplement en faisant office de prof de philo dans une Terminale (sacrifiée) pendant un an, et dont les cours aux nouveaux professeurs étaient une resucée atroce de livres jamais assimilés de psycho…
Actuellement, les IUFM de Mitterrand font pire encore que les CPR qui en furent le prédécesseur…
Le niveau des élèves baisse, celui des enseignants corrélativement.
Jean-Pierre Demailly, http://www-fourier.ujf-grenoble.fr/~demailly/rapport.html, membre de l’Académie des sciences, qui se bat depuis des années pour la réhabilitation de l’enseignement national, notamment en sciences, montre que les étudiants en mathématiques, incapables dans leur immense majorité de maîtriser les mathématiques (par exemple) n’ont quasiment d’autre possibilité qu’entrer en IUFM, d’où ils sortiront pour la plupart comme professeurs titulaires…
Luttons pour la réhabilitation du niveau et de la qualité de l’enseignement national !
R. J.

 
Commentaire par Christine
2005-09-15 10:43:29

Et oui…
Mais cette attitude des représentants de l’institution continue après l’IUFM, lors des inspections: il est interdit d’avoir d’autres idées que celles de l’IEN ! Seules les siennes sont pertinentes, il détient LA vérité.
Nous autres enseignants qui sommes faces aux élèves chaque jour, depuis des années, ne savons rien. Il faut faire confiance aux bureaucrates qui eux, savent comment il faut enseigner!

Petite remarque démontrant la façon dont nous traitent nos supérieurs hiérarchiques dans ce métier: il y a quelques années, les directeurs des écoles de la circonscription dans laquelle j’exerçait, avaient surnommé l’INspectrice “la Gestapo”

 
Commentaire par Sébastien
2005-09-21 16:07:26

Une question surrement naïve de la part d’un non enseignant :
Si j’ai bien compris les commentaires précédents, les profs d’IUFM deviennent des “pros de la pédagogie” en… ne faisant plus cours, en se déconnectant de la réalité ? Ne serait-il pas plus intéressant de faire intervenir des enseignants en activité qui viendraient développer des points de méthode, qui pourraient partager leur expérience ? En faisant cela avec plusieurs enseignants, on pourrait même donner aux futurs profs la possibilité de comparer plusieurs méthodes d’enseignement pour se forger la leur, non ?

 
Commentaire par Adeline
2005-11-03 13:13:35

De tout coeur avec toi…
Quand divertir devient le but de l’enseignement, il est bien clair que l’école a déjà tout perdu : elle ne pourra jamais faire le poids face à la télé. A l’IUFM, on nous apprend que l’élève est le client auquel nous devons plaire, le consommateur que nous devons séduire.
Et c’est ainsi que le contenu de l’enseignement s’effrite, s’effrite… Et que les valeurs primordiales (celles qui permettent d’apprendre) s’estompent, s’estompent… Comment enseigner à des enfants qui n’ont même plus conscience de leur ignorance - ou pire qui en sont fiers ?

 
Commentaire par Olivier
2005-11-29 17:44:39

Quelle prétention!
Ce commentaire laconique ne se veut pas agressif, mais il me semble que cette vision de l’IUFM, présentée comme une vérité est injuste. Je tiens à préciser que je ne suis pas professeur d’IUFM, mais bien professeur des écoles. Mon passage à l’IUFM date certes de douze ans, mais j’y ai appris beaucoup de choses qui m’ont été très utiles pour demarrer ma carrière d’enseignant. J’y ai également vu des étudiants, des adultes pourtant, qui se comportent, pour la plupart, moins respectueusement que mes élèves de ZEP. Avait-ils envie d’apprendre ou bien d’etre confortés dans leurs certidudes ou leur suffisance?

 
Commentaire par µ
2005-11-30 00:07:08

J’avais fait une lettre assez longue aussi… traumatisée par l’iufm également…

 
Commentaire par µ
2005-11-30 00:51:22

>Olivier: je ne connais rien de pire que l’IUFM… Contente pour vous si vous y avez survécu. Oui j’y ai été odieuse; je l’avoue et l’admets. Je m’y suis comportée comme jamais dans ma carrière d’élève. On m’a traitée comme jamais également.

J’y ai été dégoutée de l’enseignement… ça faisait 10 ans que j’avais la prétention comme vous dîtes, d’enseigner. On m’a expliqué que le travail réalisé depuis 10 ans était certainement du “n’importe quoi”, on m’a brisée, massacrée… sans le soutien énorme des élèves et des parents d’élèves, je pense que ma dépression m’aurait conduit à la démission. Mais on vous explique, aux “petits jeunes de l’IUFM” que c’est parce que “c’est difficile les élèves” (10 ans que j’en avais pourtant) que vous pétez les plombs. C’est marrant, les élèves… tout le monde était content quand j’étais pas fonctionnaire (parents, profs, élèves, admin) et tout d’un coup “j’étais prétentieuse de croire que j’avais déjà enseigné”.

Il existe de nombreuses listes de discussion sur le net (”math au collège” ou “maths au lycée” dans mon cas par exemple) sur lesquelles j’apprends tous les jours bien plus que dans l’institution.

µ

 
Commentaire par delphine
2005-12-05 15:42:03

Je suis ravie des observations d’Olivier autant que des commentaires de µ…Car si de telles remarques font avancer la réflexion en apportant un nouveau regard, cher Olivier, elles montrent surtout à quel point celle-ci est viciée, parasitée par la masse de ceux qui ne voient dans le débat qu’une joute d’egos mal placés, et passent toutes les idées qu’on leur soumet par le filtre d’un orgueil susceptilble et envahissant.
C’est là précisément l’attitude des formateurs d’IUFM, qui deviennent tyranniques à force de recevoir comme une attaque personnelle toute objection à leur discours partisan; et c’est en raisonnant ainsi qu’il en viennent à faire de toute réflexion divergente une réflexion dissidente.
On n’a pas à se “bien comporter” dans la discussion, et dès lors que les usages de la courtoisie sont respectés, tout doit pouvoir être dit, surtout dans ce qui reste une sucursalle des professeurs (car même à l’IUFM, nous ne sommes pas des “élèves”). La “politesse” n’est pas de mise, et l’on ne respecte pas quelqu’un en acquiescant ou non à ce qu’il dit.
En somme, contrairement à ce que vous semblez signifier, Olivier, les opposants à l’IUFM ne sont pas des originaux qui cherchent à se faire valoir, et il ne s’agit pas plus de ma petite personne que de la vôtre ou celle du prêcheur de l’IUFM…Il s’agirait justement d’être assez “adulte” pour discuter avec recul et détachement de sujets dont l’intérêt dépasse largement la personne du formateur et celle de ses interlocuteurs, avec honnêteté et jugement.

PS: J’ai passé de longues semaines sans connexion, mais je remercie a posteriori tous ceux qui ont, par leur commentaire, fait progresser la réflexion sur le sujet que j’ai proposé. Je vous invite à laisser sans retenue toutes les remarques qui vous viennent à la lecture de mon texte ou des commentaires qui l’accompagnent. DELPHINE.

 
Commentaire par diaz-florian
2007-11-27 16:42:02

Je suis enseignante et formatrice; j’aurais aimé comprendre en tant que lectrice ordinaire l’enjeu réél du débat, (à l’exception des remarques sur le jargon pédant d’une certaine didactique.)
Est-ce une protestation à l’égard d’une enseignante peu ouverte au débat ou le sentiment qu’elle n’adhérait pas à vos propres convictions? Je crois dans les longues périodes de votre article déceler un combat d’arrière garde qui n’a que peu de sens. La pédagogie est indispensable à la transmission des savoirs. Faites donc confiance à votre conviction de jeune enseignante, aux instructions officielles, à vos inspecteurs, à vos collègues, pour travailler au mieux sur le terrain. C’est un métier passionnant et vous oublierez vite un accident ordinaire de parcours dans cette institution qui a bien des défauts comme toutes les institutions. Il reste la rencontre avec les humains et le patient travail de la transmission. Lisez Eloge de la transmisssion. C’est un beau témoignage.

 
Commentaire par Gwen
2008-01-21 18:42:56

Je suis professeur stagiaire et j’ai donc iufm toutes les semaines. Mes deux formatrices sont enseignantes et enseignent encore et touours et elles peuvent nous apporter leur experience. Je pense que l’iufm nous apporte de bons conseils mais il est vrai que j’ai souvent l’impression d’y perdre mon temps, non que je passe des moments désagréables mais je pense à ce que j’ai encore à faire et durant l’année de stage tout reste à faire. L’iufm n’existe pas en tant que tel, ce sont nos formateurs qui nous apportent ou non ce dont on a besoin, qui nous soutiennent ou non en cas de coups durs et les miennes sont tout bonnement géniales.

 
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